
XXe siècle ─ lots 145 à 228
Le Coq et l'Arlequin. Paris, La Sirène, 1918. Exemplaire d'André Gide. Avec envoi et une lettre autographe signée
No reserve
Lot Closed
October 28, 03:46 PM GMT
Estimate
2,000 - 3,000 EUR
Lot Details
Description
Cocteau, Jean
Le Coq et l'Arlequin.
Paris, La Sirène, Collection des Tracts, n° 1, 1918 [janvier 1919].
In-16 (175 x 102 mm). Broché. Étui-chemise moderne.
Exemplaire d'André Gide, avec envoi et une lettre autographe.
Édition originale.
Première plaquette de la "Collection des Tracts".
Un des 50 exemplaires sur Hollande, justifié "JC", d'un tirage limité à 55 exemplaires.
"Durant l'été, Cocteau rassemble huit années de vues cavalières sur la scène musicale dans un manifeste ‘jeuniste’, circassien et cocardier, Le Coq et l'Arlequin. C'est une suite de tracts dadaïstes, nietzschéens de forme, en faveur d'une musique à l'emporte-pièce, sans pédales ni vibrato. [...] Et pour compter sur le soutien d'un éditeur acquis à l'Esprit nouveau, il fonde avec Blaise Cendrars, les Éditions de La Sirène, qui publieront Le Cap de Bonne-Espérance, La Prose du Transsibérien et Le Flâneur des deux rives." (Album Cocteau, Pléiade, p. 103-104). Ces notes et aphorismes sont dédiés à Georges Auric.
Envoi autographe signé à André Gide, sur le faux titre :
"a André
Gide
'le Piano et le
papillon”
ou
[Le Coq et l'Arlequin]
Son ami, de
tout cœur
Jean Cocteau
Mai 1919".
Cet amusant et affectueux envoi ne présage pas de la discorde qui surviendra peu après. Cocteau ayant eu le tort de citer son ami sans utiliser de guillemets, Gide l’accusera de plagiat : il répliquera par une "Lettre ouverte à Jean Cocteau" parue dans la N.R.F. où il soulignera l’incompétence musicale de Cocteau. Ce désaccord profond ne s’apaisera jamais totalement, Gide déclarant, plus tard encore : "Il n’est pas donné à chacun d’être original. M. Cocteau n’en est pas à sa première imitation. Ce que ma Lettre ouverte lui reprochait, ce n’était point tant de s’assimiler l’art d’autrui, que de se donner des airs de chef d’école et d’inventeur ; ce n’était point tant de suivre, que de feindre de précéder".
[On joint :]
COCTEAU, Jean. Lettre autographe signée à André Gide. 1er décembre 1919. Une page in-4, sous étui-chemise.
Quelques mois après cette affaire, le poète semble vouloir mettre fin à la polémique :
"Mon cher Gide,
Je n'ai pas lu votre dernier article et ne le lirai jamais.
La consigne autour de moi est de se taire sur ce chapitre.
Seul moyen de me défendre contre les bas réflexes de réponse.
Donc, rien ne me gêne pour serrer la main que vous me tendez
Votre Jean Cocteau".
André Gide (envoi).
Pierre Bergé (I, n° 151).
Nous citons ici un extrait d’un l’article de Stéphanie Smadja résumant cette affaire ("Le style simple dans les années 1920 : le mode majeur de la prose française", Sociologie du style littéraire, 2016, n° 18, en ligne : https://journals.openedition.org/contextes/6229?lang=en#bodyftn42 ) :
"Né en 1889, mort en 1963, Jean Cocteau apparaît d’abord comme un poète brillant. Il côtoie le mouvement Dada à ses débuts et devient provisoirement le porte-parole des 'Six'. De 1919 à 1926, il publie régulièrement des œuvres esthétiques ressemblant fort à des manifestes. Il prend sous son aile Radiguet dans les années 1920 et s’ouvre à la prose narrative pendant que Radiguet lui-même écrit son œuvre. Il restera, comme Gide, une source d’inspiration pour les jeunes. L’amitié qu’il noue avec ce dernier s’assombrit après la publication de son premier ouvrage esthétique Le Coq et L’Arlequin en 1919. La querelle entre Gide et Cocteau à cette occasion est très révélatrice des enjeux symboliques inhérents à la tendance au style simple. Jean-Jacques Kihm, dans sa préface aux Lettres à André Gide de Cocteau, commente ainsi : 'Complices parfois, les deux hommes, au moindre frisson de leur susceptibilité, se dressent l’un contre l’autre : c’est l’affaire du Coq et l’Arlequin en 1919. Ensuite vient la réconciliation, en 1922, désirée par Cocteau, plutôt subie par Gide, semble-t-il. Et toute une suite de rapports ambigus, toujours un peu empoisonnés par la méfiance.'
Gide reproche notamment à Cocteau de plagier ses propos sans avouer ses sources. Il commente ainsi : 'Il n’est pas donné à chacun d’être original. M. Cocteau n’en est pas à sa première imitation. Ce que ma lettre ouverte lui reprochait, ce n’était point tant de s’assimiler l’art d’autrui, que de se donner des airs de chef d’école et d’inventeur ; ce n’était point tant de suivre, que de feindre de précéder.'
L’enjeu est ici pleinement symbolique : si Gide est considéré comme un modèle par nombre de jeunes écrivains, le jeune Cocteau entend à certains égards jouer un rôle similaire, comme en témoignera par exemple sa relation avec Radiguet. Cocteau ne supporte ni la lettre ouverte que Gide publie dans la N.R.F. ni le refus de Rivière de lui accorder un droit de réponse. Une lettre d’André Gide à Cocteau, le 11 juillet 1919, résume une partie de la discorde : 'Je voudrais du moins qu’il n’y eût pas de malentendus entre nous : vous aurez su, je pense, que le refus d’insérer votre lettre ne venait pas de moi. Rivière se refusa à y voir proprement une réponse et me déclara qu’il considérait la lettre comme impubliable. 'Au lieu de répondre à aucune des critiques que tu lui adresses dans ta lettre si pesée, si mesurée, m’écrivait-il (j’étais alors à Cuverville) il te jette à la tête toutes les méchancetés qu’il peut trouver, sans lien, sans autre intention que de te mordre'. Je suis né pour être mordu ; néanmoins j’acquiesçai aux arguments de Rivière, qui me parurent justes. Le point sur lequel je voudrais revenir est celui-ci : Vous semblez avoir fort mal compris le sentiment qui m’a fait vous demander ce que vous appelez 'le papillon' — que j’appellerai plus exactement 'le paratonnerre'. Vous savez pourtant fort bien que cette phrase de moi n’était pas la seule dans votre petit livre, emprunté par vous, consciemment ou inconsciemment (peu m’importe). Vous-même m’aviez avisé qu’on vous en avait signalé une autre — et s’il vous eût fallu faire des papillons pour tous les 'emprunts' de votre Coq, ces papillons eussent rappelé ceux dont parle Darwin dans le récit de son voyage, 'si nombreux qu’ils suffisent à modifier le paysage.' Je vous ai proposé celui-ci pour sauvegarder le reste ; vous auriez pu, ce me semble, m’en savoir gré. — Et pouvais-je indiquer cette appropriation du bien d’autrui avec plus de modération, plus de courtoisie que je n’ai fait dans ma 'lettre ouverte' ? Je ne crois pas.'
Ce désaccord profond entre les deux hommes ne s’apaisera jamais totalement. En 1955, Cocteau est élu à l’Académie française. Le décalage temporel entre la reconnaissance de ses pairs, acquise assez rapidement, et ce qui relève d’une forme de reconnaissance institutionnelle, est important. Il n’en reste pas moins que l’une et l’autre se conjuguent à travers une même destinée."
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