« A partir de 1946, la toile s’affranchit du carcan géométrique et de l’architecture structurée, pour laisser s’épanouir une dynamique du jaillissement le couteau trace dans l’épaisseur des couches des traits indépendants qui recherchent une certaine harmonie ; des bleus vifs, des rouges fulgurants font leur apparition ».
Arno Mansar, cité dans Cat. Exp. Paris, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Nicolas de Staël, septembre - janvier 2023

A la lumière de ces mots d’Arno Mansar, Composition peinte par Nicolas de Staël en 1948 incarne un tournant décisif dans la carrière de l’artiste. L’inflexible structure géométrique et resserrée des œuvres des années précédentes s’assouplit et se déploie ici en des formes plus vastes, courbes, aériennes et mouvantes. Le réseau de lignes qu’André Chastel appelait « bâtonnets » s’allège et certaines lignes s’entrelacent presque à la manière d’un tressage détendu. Implacablement raides ou gracieusement courbes, ils paraissent à la fois prendre appui sur de solides fonds gris ou beige et jaillir du centre du tableau. La planéité géométrique des œuvres des années précédentes gagne en volume et en profondeur : une première structure semble être brisée par une architecture nouvelle, composée de nouveaux éléments qui se succèdent et s’enchevêtrent. Cette composition suggère désormais la puissance d’un mouvement dynamique :

« Nicolas de Staël est « le peintre des forces ». Ses tableaux ne paraissent-ils pas nous faire assister aux jaillissements des forces en mouvement ? »
Roger van Gindertaël , Extrait de Nicolas de Staël dans « Le Journal des Poètes », Bruxelles mai 1948.

Staël expérience d’ailleurs sa création de façon physique, comme un corps à corps dramatique : « Je manie le couteau ou la brosse de plein fouet » dit-il. Cette énergie nouvelle frappe également les couleurs : surgissent de perçants tons rouges, soutenus par ses teintes complémentaires vert pâle, rehaussés par d’éclatants aplats blancs ou crème. Composition incarne le moment déterminant où la palette de Staël tend à s’éclaircir, comme si ses fréquents séjours en montagne cette année lui avaient imprégné l’œil de lumières nouvelles. Les sous-couches font vibrer ces dynamiques barres colorées : un profond noir transparaît à plusieurs endroits de la composition, renforçant leur présence dans l’espace. Apposées par accumulations de couches de peinture, au pinceau et à la brosse, elles produisent une matière plus dure, épaisse et opaque.

A l’heure où la texture picturale devient, surtout après la Libération, un nouveau champ d’exploration pour les artistes, Staël en fait le sujet essentiel du tableau : « laissons la peinture s’expliquer seule » impose-t-il. La peinture dit-il, « c’est de la pâte dentifrice » : une matière concrète, physique, et non la représentation de la réalité, ni l’objet d’une spéculation intellectuelle. Ces larges empât.mes nts affirmés appliqués au couteau et déclinant toutes les possibilités harmoniques du gris sont d’ailleurs comparés par Serge Lemoine aux « hautes pâtes » de Dubuffet. Cette matière concrète fait entrer cette composition abstraite dans le champ du réel. En cela cette œuvre est décisive dans la suite de la carrière de l’artiste, qui accomplira une synthèse inédite entre l’abstraction et la figuration. C’est précisément ce que pressent Pierre Courthion l’année de la création de cette œuvre, lorsqu’il rédige en octobre 1948 la préface du catalogue d’exposition monographique de Staël à Montevidéo : « Tout de suite, Nicolas de Staël en vient à l’essentiel, ce pour quoi un peintre est un peintre : une matière touchée, remuée, transfigurée. (…) Pour Nicolas de Staël, il n’y en n’a jamais assez : il pose, il empâte, et superpose ». Courthion ajoute que l’artiste « ne veut pas qu’on lui parle d’art abstrait... Il sait, il sent que le peintre aura toujours besoin d’avoir devant les yeux, de près ou de loin, la mouvante source d’inspiration qu’est l’univers sensible ». Caption : Pierre Courthion, cité dans Cat. Exp. Paris, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Nicolas de Staël, septembre - janvier 2023


“From 1946 onwards, the canvas freed itself from the geometric framework and structured architecture, allowing the dynamics of outpouring to flourish; the knife traces within the thickness of the layers independent lines that seek a certain harmony; vivid blues, blazing reds make their appearance.”
Arno Mansar, quoted in Cat. Exp. Paris, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Nicolas de Staël, September – January 2023

In light of these words by Arno Mansar, Composition, painted by Nicolas de Staël in 1948, embodies a decisive turning point in the artist’s career. The inflexible, tightly constructed geometric structure of his earlier works loosens here, unfolding into broader, curved, airy, and fluid forms. The network of strokes that André Chastel called “little sticks” becomes lighter, and some of the lines intertwine almost like a relaxed weaving. Implacably rigid or gracefully curved, they seem both to rest upon solid grey or beige grounds and to burst forth from the center of the canvas.

The geometric flatness of his previous works gains volume and depth in this work: an initial structure appears to be broken apart by a new architecture, composed of emerging and interlacing elements. This composition now suggests the power of dynamic movement:

“Nicolas de Staël is the painter of forces. Do not his paintings seem to make us witness the very outpourings of forces in motion?”
Roger van Gindertaël, excerpt from Nicolas de Staël, in Le Journal des Poètes, Brussels, May 1948.

Staël also experienced his creative process in a profoundly physical way — as a kind of dramatic hand-to-hand struggle: “I wield the knife or the brush head-on,” he said. This new energy also strikes the colors: piercing reds emerge, supported by pale green complementary tones, heightened by brilliant white or cream areas. Composition captures the crucial moment when Staël’s palette begins to lighten, as though his frequent stays in the mountains that year had imbued his eye with new kinds of light. The underlayers make these dynamic colored bars vibrate: a deep black shows through in several places within the composition, reinforcing their spatial presence. Applied through successive layers of paint, with brush and knife, they create a denser, thicker, and more opaque substance.

At a t.mes when pictorial texture was becoming, especially after the Second World War, a new field of exploration for artists, Staël made it the very subject of the painting: “Let painting speak for itself,” he insisted. Painting, he said, “is like toothpaste” — a concrete, physical material, not the representation of reality nor the object of intellectual speculation. These assertive, thick impastos applied with the knife, exploring all the harmonic possibilities of grey, were compared to Dubuffet’s hautes pâtes (“thick paste”) works by Serge Lemoine. This tangible matter brings the abstract composition into the realm of the real.

In this sense, the work is pivotal in the artist’s trajectory, marking the point where he achieves an unprecedented synthesis between abstraction and figuration. Pierre Courthion already sensed this the same year the work was created, when he wrote the preface to Staël’s monographic exhibition catalogue in Montevideo (October 1948): “Straight away, Nicolas de Staël comes to the essential — that for which a painter is a painter: a material that is touched, stirred, transfigured. (…) For Nicolas de Staël, there is never enough: he lays on, he thickens, and he superimposes.” Courthion adds that the artist does not want to hear talk of abstract art... He knows, he feels that the painter will always need to have before his eyes — near or far — the ever-moving source of inspiration that is the sensible universe.” Caption : Pierre Courthion, quoted in Cat. Exp. Paris, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Nicolas de Staël, septembre - janvier 2023